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Les vieux seuls sur le pont

Mercredi 28/05/2008 | Posté par Marlène Schiappa

Même si on est loin des grosses chaleurs de 2003, de nombreuses familles ont profité des longs week-ends chômés de mai pour partir en vacances. Mais sans papy-mamie.

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Arlette* a passé la fête des mères seule chez elle. Le double-pont Pentecôté / 8 mai aussi. Comme souvent. Elle est née en octobre 1929, quelques jours à peine avant le Jeudi noir du crach boursier, " mais je n'y suis pour rien!" précise-t-elle avec malice. Le mari d'Arlette a disparu il y a presque 10 ans. Elle est restée dans leur appartement de Neuilly, un vaste 5 pièces avec grand séjour de réception décoré en blanc et beige. C'est là qu'elle m'accueille. J'ose à peine m'asseoir sur un fauteuil style Louis XVIII blanc. Arlette s'exprime très bien, elle n'est ni sourde ni aveugle, et a simplement besoin d'une petite canne pour se déplacer. Coiffée, maquillée, pomponnée, bijoutée, en tailleur de grand couturier. " C'est pour faire honneur à mon invitée ", me sourit-elle.

" Je suis issue d'une famille qui vit à Neuilly depuis... aussi loin que je m'en souvienne. Mon mari, c'est autre chose: Il était Juif et il est arrivé de Pologne après la guerre, une main devant, une main derrière. Il avait perdu toute sa famille dans les camps. J'ai tout de suite aimé cet homme, qui n'avait rien mais qui était prêt à tout donner. J'avais 16 ans et lui 26. Il m'a fait la cour et nous nous sommes fiancés rapidement... A force de persévérance, il a commencé à travailler dans un commerce de vêtements. Puis il a pris en charge les relations avec les fournisseurs, et il a ouvert son propre commerce de gros. Puis un deuxième, et un troisième... Rapidement, les affaires ont bien marché, il a été à la tête d'une grosse entreprise, est devenu fournisseur de plusieurs magasins, et nous avons pu nous établir convenablement. Mais que de soirées, de dimanches, de nuits passées à travailler, et que de préjugés lui a-t-il fallut combattre ! La guerre était finie, mais il ne faut pas oublier qu'une grande majorité de Français avaient pris part à l'Occupation, avaient collaboré, ou avaient dénoncé des Juifs. Dans l'inconscient collectif, Le Juif était toujours un peu responsable de la guerre. Sa plus grande revanche sur la vie, incontestablement, nos fils: Ils ont fait de belles carrières. L'un est orthodontiste, l'autre est kinésithérapeute. Nous avons mis de longues années pour réussir à avoir des enfants, j'ai eu mon fils aîné très tard ! "

Arlette aussi est fière de leur réussite: ils ont épousé "de très belles femmes". Elle m'explique qu'un de ses fils vit dans le Sud, et l'autre à Courbevoie. Mais elle les voit très peu: ils travaillent, s'occupent de leurs femmes, sortent, passent les vacances chez leur belle-famille... Son unique petite-fille vit à Neuilly, à quelques rues de chez elle. Logique: elle habite un appartement acheté par Arlette, que celle-ci met à sa disposition. Mais sa petite-fille ne vient pas si souvent la voir: tous les trois mois environ... Un brin gênée, Arlette lui trouve des excuses: " Mais c'est normal, elle est très occupée, elle est jeune... Voir une vieille comme moi, ça ennuie les jeunes... Je radote avec les histoires de ma propre jeunesse... "

Je demande à Arlette si elle peut me mettre en contact avec d'autres personnes âgées de Neuilly, pour connaître leur sentiment sur la vie en ville. "En fait, je ne connais pas grand monde à Neuilly. Une de mes amies est partie vivre au Maroc avec son mari, l'autre, dans une résidence dans le Sud. Quelques autres en Israël... Et malheureusement, beaucoup ont disparu ! Je connais des gens: le boucher, la coiffeuse, l'infirmière... Mais je n'ai pas vraiment de cercle amical sur Neuilly même. J'ai de quoi payer une infirmière pour mes soins, elle vient une fois par semaine. Une aide de vie vient aussi une fois par semaine pour faire le ménage et cuisiner un peu. Et de temps à autre, je m'offre une coiffeuse à domicile. C'est agréable, ça permet de discuter un peu... Ca me fait de la visite !"

Neuilly a la réputation d'une ville calme, je fais remarquer à Arlette qu'elle a de la chance de vivre ici, où les personnes âgées sont en sécurité. Elle s'insurge:
" Non non non ! Une de mes amies vit dans le 19 ème arrondissement de Paris, en 20 ans, elle n'a jamais eu aucun problème: pas de cambriolage, pas d'agression... Et si quelqu'un s'avisait de tirer sur son sac dans la rue, croyez-moi: la bande de jeunes qui est en bas de chez elle jour et nuit ferait regretter au voleur à la tire de s'en être pris à quelqu'un de leur immeuble ! Là bas, ils ont l'esprit de groupe, pas ici. Je me suis déjà fait voler ma carte bleue en retirant de l'argent, j'ai crié, personne n'a bougé un doigt. Les gens regardaient sans rien faire. Heureusement ma banque a fait le nécessaire, je n'ai rien perdu, mais c'est quand même désagréable.

Une autre fois, j'ai fait la bêtise de laisser mes clés à l'apprenti du plombier qui refait ma salle de bains. A mon retour, mes boites à bijoux étaient vides, mais il n'y avait pas d'effraction. Comme si je n'allais pas m'en apercevoir ! C'est honteux, mon plombier l'a fait arrêter par la police, et vous savez ce qu'a dit cet apprenti ? Qu'une vieille de Neuilly est riche et qu'un bijou en plus ou en moins ne changera rien pour elle ! " Légèrement angoissée depuis, Arlette refuse catégoriquement de nous laisser prendre une photo d'elle ou de son appartement.

Je lui fais remarquer qu'elle serait plus entourée dans une maison de retraite, avec du personnel dévoué, des activités, de la compagnie... Arlette acquiesce: "C'est certain, oui, ce serait plus agréable. Mais j'ai les moyens de rester chez moi, alors pour l'instant..." Nous sortons et prenons l'ascenceur, Arlette et moi. Le mardi, elle va chez l'épicier, qui lui met ses courses de côté. Elle y discute parfois de la pluie et du beau temps avec "d'autres vieux".

" L'épicier me propose souvent de me livrer. Mais je préfère venir moi-même: Ca me force à sortir, et comme ça, j'espère que je vais voir du monde. Peut-être même que je vais croiser ma petite-fille, qui sait ...? "


* Prénom modifié à la demande de l'intéressée

Marlène Schiappa

Marlène Schiappa -

Réactions des internautes

Neuilly Boy
Mercredi 28 Mai 2008, 12:05
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Emouvant témoignage qui me rappelle le parcours que mes parents faiaient de l'avenue Sainte Foy à la rue des Huissiers.

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Sonia
Mercredi 28 Mai 2008, 20:54
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Merci de nous faire partager ce portrait, émouvant et cette dame est tellement seule.

Franchement sa petite fille, c'est dommage qu'elle ne comprenne pas combien c'est important d'avoir une grand-mère...

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mowglii
Mercredi 28 Mai 2008, 21:20
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Quand on  la chance d'avoir encore ses grands parents on en profite !
 je serai cette dame, je vendrai l'apart preté à une ingrate; DEHORS !
ca lui rendrai sans doute service à terme . ca la ferai reflechir. uen grand mere doit cela à ses petits enfants : aider les parents  à leur donner le seul heritage qui compte, le seul qui vaille, le seul important : des  valeurs. 

quelle honte , dont la jeune fille pourrait se mordre les doigts plus tard en y reflechissant ..   


   

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Romuald
Jeudi 29 Mai 2008, 23:37
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Très beau témoignage en effet.

Il nous semble triste, parce que cette dame a perdu son mari , elle vit seule et un peu isolée, les siens n'ayant plus trop l'occasion ou ne voulant pas se déplacer.
Mais que de lucidité, de pétillance, de refus de se laisser abattre par le désespoir!

Certes, comme le lui a souligné Marlène, on pourrait croire qu'elle n'est pas trop à plaindre à Neuilly.
Mais finalement, lorsqu'on est seul et qu'on reste chez soi, qu'on vive à Neuilly ou à Bondy, l'environnement ne semble pas trop avoir d'importance.

Seule compte finalement la force de caractère, ce dont cette dame semble être bien dotée.


Sinon, une maison de retraite n'est pas donnée, et me font penser un peu à des mourroirs.. :/ mon père, ancien kiné, allait régulièrement masser quelques retraités dans les maisons de retraite où les familles les y avaient placées; préférant payer cher plutôt que d'avoir à s'en occuper..

Enfin, comme le mari d'"Arlette", il est possible de partir de rien voire de sous-rien (cf la considération qu'avaient les nazis, pour les juifs) et de parvenir à réussir sa vie malgré les préjugés, la haine, et ce à force de ténacité.
Belle leçon..

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